Postface : L’édition, ce « dangereux supplément »
Tony Gheeraert,
« Postface : L’édition, ce « dangereux supplément » »,
C’est la matière qui
pense (édition augmentée), Presses universitaires de Rouen et du
Havre, Mont-Saint-Aignan, 2025, ISBN : 979-10-240-1912-3, https://ceen.univ-rouen.fr/matiere-marcello/postface.html.
version 1, 18/06/2025
Creative Commons Attribution-ShareAlike 4.0 International (CC BY-SA
4.0)
Au premier abord, le travail éditorial semble se réduire à une activité bien modeste : simple mise en forme matérielle d’une réflexion préexistante, emballage livresque commode d’un texte par ailleurs fini et autosuffisant, véhicule neutre d’une œuvre dont l’essence résiderait dans sa désincarnation, bref, humble supplément de la pensée.
Voire.
Jacques Derrida, au fil de la lecture de Rousseau à laquelle il se livre dans De la grammatologie (1967), nous a appris à nous défier de cette notion de « supplément ». Le philosophe genevois usait volontiers de ce terme pour condamner les excroissances superflues venant s’ajouter à des totalités constituées : ainsi la culture à la nature, le luxe au besoin, la masturbation au coït, et, surtout, l’écriture à la parole« L’écriture ne sert que de supplément à la parole », Rousseau, fragment « Prononciation », cité par Jacques Derrida (1967, p. 207).↩︎. Or, explique Derrida, ces prétendus suppléments n’ont rien d’accessoire : ils révèlent une incomplétude originaire. Le supplément est toujours d’origine, selon l’auteur de De la grammatologie. La pièce mécanique qu’on aurait crue de remplacement parce que toujours peu ou prou inadéquate est en réalité bien en place depuis toujours : c’est elle qui a de tout temps rendu possible, tant bien que mal, le fonctionnement de l’ensemble. Le supplément était là depuis le début. Toujours déjà présent, il vient ainsi troubler l’idée même d’une origine autonome et déliée de toute contrainte.
Cette redéfinition derridienne des liens entre l’origine et le supplément est particulièrement opératoire pour aider à repenser les processus éditoriaux. Elle aide à mesurer les limites de l’idée courante selon laquelle l’œuvre précède l’édition, au nom d’une conception abstraite de la pensée qui préexisterait à sa mise en forme. Cette croyance repose précisément sur l’illusion que Derrida déconstruit sous le nom de supplément. En réalité, l’édition n’est pas une opération seconde de médiation, voire d’ornement : elle est toujours déjà impliquée, dès l’origine du processus créatif, dans le secret intime et trop souvent inaperçu de la pensée de l’auteur. Aucune idée ne saurait exister sans format ni support pour lui donner vie et la structurer. La matérialité n’est pas une opération dérivée externe et postérieure à la conception intellectuelle : elle est la condition même qui rend la création possible. Ainsi, le scolastique médiéval qui médite son traité pense en manuscrit. Il imagine le moine copiste calligraphiant des lettres gothiques sous les voûtes du scriptorium, il songe aux lettrines, aux abréviations, aux enluminures, aux épaisses reliures cadenassées ; il se soucie des contraintes physiques qui limiteront nécessairement la diffusion de son ouvrage artistement fabriqué. Plus tard, à l’époque où Balzac écrit Les Illusions perdues, le romancier pense à l’échelle de la presse industrielle, de la livraison en feuilletons, de l’affiche, de la pagination par colonnes, du grand tirage et d’un lectorat de plus en plus populaire. L’écrivain postmoderne ou contemporain, quant à lui, pense liens hypertextes, circulation numérique, dissémination sur les réseaux, formats d’export, métadonnées et visualisations. La pensée ne saurait exister qu’incarnée, inséparable de dispositifs matériels et techniques qui la façonnent déjà, alors même qu’elle est encore enfermée dans le cerveau de l’écrivain.
L’édition ne saurait donc être une opération indifférente : elle est d’origine, inséparable du mouvement même des idées. Elle est constitutive de l’œuvre, dès le départ, parce qu’en rendant un format disponible à l’émergence de la pensée, c’est elle qui est première. Elle conditionne la genèse des idées à travers un système fortement élaboré de choix et de dispositifs, et à ce titre, elle impose une vision du monde. Supplémentaire si l’on veut, mais certainement pas accessoire : l’édition tient plutôt de ce « dangereux supplément » réprouvé par Rousseau précisément parce qu’il révèle la défaillance originaire de ce qu’il était censé venir compenserSous la plume de Rousseau, le « dangereux supplément » désigne l’onanisme, aussi bien dans Les Confessions que dans L’Émile. Voir l’étude que Derrida consacre à cette question (1967, p. 215), et tout le chapitre intitulé « Ce dangereux supplément... ».↩︎. Encore en germe, l’œuvre est déjà impure, toujours déjà travaillée et habitée par une forme.
L’édition constitue ainsi l’un des grands impensés de notre système de production intellectuelle. Le maintien du mythe de l’auteur solitaire, la tête posée sur la main dans la position du Penseur de Rodin, est à ce prix : il exige l’invisibilisation d’une matérialité en réalité envahissante et structurelle. Pour mieux faire croire que l’œuvre se produit d’elle-même, librement et sans contrainte, il faut que le travail d’édition soit occulté, effacé, relégué aux marges, abandonné à l’activité subordonnée et secondaire d’un collectif anonyme, celui des « petites mains » chères à Margot Mellet (2023). Il faut que la production du livre soit évidente et comme naturalisée. On comprend dès lors pourquoi l’édition, réduite au mieux à un ensemble de pratiques et de règles formelles sans âme, a mis si longtemps à trouver son théoricien. Il fallait attendre que surgisse un philosophe et un philologue attentif aux formes, aux gestes et aux dispositifs : Marcello Vitali-Rosati occupe aujourd’hui pleinement cette place. La tâche qu’il s’est donnée consiste à mettre les impensés éditoriaux sous le feu des projecteurs de la recherche, afin de restituer l’édition dans sa densité conceptuelle, et d’en montrer la puissance structurante. Il propose de se mettre à l’écoute de cette pensée incarnée dans la matière, et nous aide à décrypter la face obscure des choix techniques, afin d’y discerner l’expression dissimulée de positions intellectuelles, épistémologiques, ou politiques. Il nous invite ainsi à participer à une véritable sémiologie de l’édition conçue comme mode de production du savoir.
Cette attention portée à la matérialité n’est pas en elle-même radicalement nouvelle : elle s’inscrit en particulier dans la perspective du material turn, qui a placé le dispositif concret au cœur de sciences humaines dominé auparavant par les notions de texte et de discours. Ce champ est illustré par les travaux de Roger Chartier sur l’histoire du livre (2015), ou encore par ceux d’Éric Méchoulan (2003), lorsque celui-ci interroge l’effet du medium sur la pensée dans le cadre de ses contributions aux études intermédiales. Que fait le support au texte ? Marcello Vitali-Rosati donne à cette question une réponse tranchée qui renoue avec la position de McLuhan et selon laquelle the medium is the message (1964). C’est dans ce matérialisme radical que repose l’originalité de la thèse soutenue lors de la leçon inaugurale, et c’est à partir de ce postulat que Marcello Vitali-Rosati conduit ses travaux au sein de la Chaire d’excellence en édition numérique qu’il porte à Rouen. Dans C’est la matière qui pense, Marcello Vitali-Rosati offre une feuille de route ambitieuse au programme de recherche qu’il dirige.
Les Presses universitaires de Rouen et du Havre se sont laissé volontiers entraîner dans cette dynamique. Elles ont d’ores et déjà créé plusieurs collections en partenariat avec la Chaire d’excellence, et déploient une chaîne éditoriale nouvelle, le Pressoir (Fauchié et al. 2023), dont l’un des intérêts consiste à mettre à l’épreuve les thèses de Marcello Vitali-Rosati. Penser l’édition, aux Presses universitaires de Rouen et du Havre, ce n’est pas ajouter un discours à une pratique : c’est transformer la pratique elle-même en lieu de pensée. Cette collaboration avec le programme de recherche Éditions numériques invite à redéfinir le statut même des Presses universitaires, dans un contexte de mutation rapide des modèles traditionnels de la publication savante.
Quel rôle ont encore à jouer aujourd’hui les éditions universitaires ? À l’heure des grandes plateformes de publication scientifique en ligne, ou des bases de données hébergées par les services de documentation, sans même parler de la concurrence des éditeurs privés et des systèmes d’autopublication, la question n’a rien d’anodin et pourrait même être quelque peu décourageante pour des services d’édition publique sans beaucoup de moyens.
Dans ce contexte morose, la réflexion de Marcello Vitali-Rosati apparaît singulièrement roborative. L’antidualisme radical qu’il professe, et qui consiste à ne pas séparer la conception abstraite d’un texte de sa mise en forme matérielle, n’a rien d’une vue de l’esprit. Cette position philosophique entraîne des conséquences immédiates, à la fois théoriques et pratiques, sur les processus éditoriaux, sur le rôle des Presses universitaires, et sur les missions des équipes chargées de l’élaboration des ouvrages tant au format papier que numérique.
Au plan théorique, la thèse de Marcello Vitali-Rosati invite à penser autrement la place occupée par les Presses au sein de l’institution. Les éditions publiques font volontiers figure de parent pauvre parmi les services communs des établissements, et se retrouvent réduites à une fonction auxiliaire, voire ancillaire, par les laboratoires de recherche. En réalité, loin d’être un simple vecteur de diffusion du savoir, ou seulement une vitrine des activités en sciences humaines et sociales, les Presses constituent le lieu d’une co-création où chercheurs, éditeurs et techniciens participent ensemble à l’élaboration du sens.
Mettre en forme un manuscrit, choisir des polices, valider l’iconographie, décider du papier ou de la maquette donnent lieu à des processus réfléchis qui n’ont rien de neutre ou d’indifférent. C’est le plus souvent dans l’ombre et en silence que les éditeurs, qui sont souvent des éditrices, résolvent chaque jour de redoutables questions d’ordre épistémologique. Dans tel ouvrage de linguistique, faut-il imprimer les transcriptions de conversation en police courier, selon des conventions qui lui donneront l’apparence et le statut d’un code informatique ? Faut-il renvoyer au graphiste la couverture d’un livre sur les dockers du Havre au motif qu’il a choisi une palette bleue ? La très belle police Old Standard risque-t-elle de donner à tel essai de science politique un aspect réactionnaire ? Faut-il cesser de justifier le texte pour le rendre conforme aux principes de l’accessibilité, quitte à renoncer d’un coup à cinq siècles de tradition typographique patiemment mise au point par des générations de maîtres imprimeurs ? Un texte justifié évoque l’homogénéité d’une pensée figée, indiscutable et achevée, tandis que les marges irrégulières de l’alignement à gauche, en provoquant un retour à la ligne plus fréquent, introduisent une impression d’incomplétude et de pensée en mouvement. C’est la souveraineté du texte, et avec elle la position de l’auteur, qui se trouvent matériellement signifiée par des choix aussi modestes en apparence que ceux qui concernent l’alignement.
Or, toutes ces questions sont en général abandonnées aux « petites mains » de l’édition, au nom d’une immatérialité présumée de l’œuvre antérieure à sa mise en forme concrète. De telles considérations n’ont pourtant rien de secondaire, et deviennent encore plus essentielles lorsqu’il s’agit de développer des plateformes numériques destinées à accueillir des éditions critiques. La liberté offerte par les nouvelles technologies est si vertigineuse, depuis les standards d’encodage jusqu’aux systèmes de visualisation, que ni les équipes de recherche ni celles des presses ne sauraient à elles seules, chacune de leur côté, choisir les meilleures solutions adaptées aux singularités des projets scientifiques et à leur diffusion.
Désinvisibiliser le travail éditorial pour parvenir à penser sa place dans la production du sens, inviter au partage et à la collaboration entre les différents acteurs de la production scientifique, et faire tomber les barrières entre la communauté des chercheurs et celle des éditeurs, trop souvent pensée encore comme simple communauté de pratique, tels sont quelques-uns des enjeux ouverts par la thèse de Marcello Vitali-Rosati.
Et tels sont aussi quelques-uns des défis que se proposent de relever conjointement les Presses universitaires de Rouen et du Havre, le laboratoire Cérédi, spécialisé depuis plus de vingt-cinq ans dans les innovations éditoriales, et la Chaire régionale d’excellence occupée à l’Université de Rouen Normandie par Marcello Vitali-Rosati, dans le cadre d’un partenariat qui implique aussi l’Université de Montréal.
Les actions et les réflexions entreprises dans ce contexte sont portées par un réseau d’acteurs aux compétences complémentaires, chercheurs confirmés, doctorants et post-doctorants, éditeurs, ingénieurs, techniciens. À travers tous les aspects de leur activité quotidienne, les Presses universitaires de Rouen et du Havre participent pleinement au travail conceptuel entrepris par la Chaire. Elles deviennent à leur manière un laboratoire de recherche appliquée où s’expérimentent les solutions éditoriales de demain, sans trahir leur vocation première, qui consiste à assurer le rayonnement du savoir élaboré au sein de l’université.
Marcello Vitali-Rosati, dans son essai C’est la matière qui pense, renverse le dualisme platonicien, mais on aimerait pour terminer rompre aussi avec une autre tradition philosophique tout aussi tenace : celle du modèle hylémorphique de la procréation selon Aristote, qui continue de structurer implicitement notre imaginaire de l’édition. Pour le Stagirite, la génération repose en effet sur un principe mâle actif, responsable de la forme, et un principe femelle passif, qui procure la matièreAristote, La Génération des animaux, II, 5.↩︎. Il est difficile d’ignorer la transposition problématique de ce schéma dans le champ éditorial contemporain, où des auteurs souvent masculins s’arrogent la production du sens, déléguant à de « petites mains » – presque toujours féminines – le soin d’en assurer la matérialité, comme si l’objet-livre ou la mise en ligne du texte ne relevaient que d’une logistique subalterne. En attendant d’en finir pour de bon avec cette division des tâches à la fois mal comprise, genrée et hiérarchique, réjouissons-nous de ce qu’ignoraient Platon comme Aristote« Λείπεται δὴ τὸν νοῦν μόνον θύραθεν ἐπεισιέναι καὶ θεῖον εἶναι μόνον » (L’esprit seul entre du dehors, et seul il est divin, ibid., II, 3).↩︎ : la matière pense.
Voici le temps de l’édition.
Tony Gheeraert
Université de Rouen Normandie
Cérédi (UR 3229) - PURH, France