C’est la matière qui pense

Préface : À propos du code et du plomb

Préface : À propos du code et du plomb

Margot Mellet, « Préface : À propos du code et du plomb », C’est la matière qui pense (édition augmentée), Presses universitaires de Rouen et du Havre, Mont-Saint-Aignan, 2025, ISBN : 979-10-240-1912-3, https://ceen.univ-rouen.fr/matiere-marcello/preface.html.
version 1, 18/06/2025
Creative Commons Attribution-ShareAlike 4.0 International (CC BY-SA 4.0)

Pour représenter au plus proche la ligne éditoriale qu’elle souhaite incarner, la présente collection aurait bien aimé prendre le nom de « métal hurlant ». Malheureusement ce titre est déjà pris et il n’était pas question de tenter de décliner ce cri dans un ton plus académique (« silicium bavard »). Pour retranscrire le souci matériel au long de sa ligne, la collection porte ainsi le nom « De code et de plomb ».

Imaginée comme le lieu éditorial d’une forme de résistance de l’écriture et de la pensée, la collection émerge moins d’une question que de la possibilité pour l’espace académique de se la poser. Les processus de remédiation des littératures à l’écran – qui ont marqué le passage d’une culture du papier à un nouveau paradigme numérique – ont longtemps été (et le sont encore) désignés par un ensemble de termes et d’images laissant penser que la matière s’est perdue dans des labyrinthes techniques complexes, ou qu’on est finalement parvenu à s’en débarrasser pour désormais occuper avec nos idées les nuages et les nues. Les grands axes que sont la « dématérialisation » ou la « virtualisation » des contenus ont pu sous-entendre que la culture numérique inaugurait le temps de l’immatériel où les imaginaires liquides étaient de mise (un monde où les « flux » de données croisent les feuilles de style « en cascade » et où les « pirates » et « hameçonnages » gênent parfois les « navigations »). Loin de déplaire aux férus de marine, les espaces numériques demeurent des reconfigurations de matières toujours concrètes. S’éloignant peu à peu des fantasmes aquatiques ou éthérés, les recherches issues autant des sciences de l’information et de la communication que des études des médias ont bien montré que numérique et immatériel ne sont pas homologues, bien au contraire. La matière reste même dans les codes sources.

Pour autant, avons-nous les moyens de comprendre, décrire, connaître ce corps étrange des écrits d’écran qui bouleverse les sens et les certitudes ? Comment pouvons-nous désigner cette insoutenable matière, que les sciences humaines mettent si facilement de côté, au-delà de la comparaison avec ce que nous pensons et prétendons connaître, le monde du papier ? De quoi est le nom « corps numérique » ? La matière reste, mais semble pourtant nous échapper et échapper à notre langue.

Cet intérêt pour l’étude des conditions matérielles des écritures numériques ne se résume pas seulement aux dispositifs techniques (logiciels ou bugs), mais coïncide avec la prise en compte des configurations d’émergence de la pensée (notamment les dynamiques de coproduction et de collaboration effacées dans le produit final) qui aujourd’hui, comme beaucoup (voire l’entièreté) des aspects de la vie moderne, dépendent ou transitent par des lieux numériques. La collection souhaite donc proposer ceci : d’abord quitter les métaphores liquides, redescendre de la tour des Idées abstraites et écarter pour un temps les rêveries de l’individu pensant penser seul (sans aide ni influence que l’inspiration des Muses) pour considérer l’état des choses brutes ; ensuite poser la question des configurations matérielles des environnements numériques (dispositifs, outils, fabriques, chaînes) pour – peut-être – proposer une réponse, une piste, une miette permettant de penser l’impensé ou de le remettre au centre du discours et de la réflexion. La matière qui pense sera pensée.

Ouvrant un espace pour chercher des issues et adresser les impensés des textes et des savoirs, « De code et de plomb » invite et accueille des explorations d’approches médiatiques, écraniques, techniques ou éditoriales de la culture numérique inscrite (qu’il s’agisse d’images, de sons, de signes ou de signaux). C’est donc tout naturellement qu’elle s’articule à des questions éditoriales que ce premier essai saisit dans leurs pleines épaisseurs. Cet essai, inaugurant un nouveau moment des Presses et une initiative savante comme éditoriale, a valeur de discours manifeste : initialement prononcée lors de l’inauguration de la Chaire d’excellence en édition numérique, la parole garde des traces de sa première configuration pour justement remettre en question la majuscule des Idées, les prétendues abstractions de textes bricolés et manipulés dans les clairs-obscurs d’ateliers. À l’origine même de cette écriture est un réseau de configurations concrètes mêlant cigares, cafés, connexion établie sans autorisation dans un bureau, avion au-dessus de l’océan, jouet laser pour chats, barbe, tweet amer laissé à l’intention d’une démarche, soit un ensemble de petites choses que l’on retranscrit plus largement par des notions comme réflexion, recherche, connivence, idées. C’est la matière qui a pensé cette pensée.

Ni métal hurlant, ni silicium bavard, ni matière terrible, ou les trois ensemble, le code et le plomb vous souhaitent une bonne lecture.

Margot Mellet
Université de Sherbrooke
Campus de Longueuil - DALL, Canada